Une étude portant sur 874 collèges d’Île-de-France démontre que les établissements des quartiers défavorisés cumulent des désavantages dont les élèves font les frais.

En matière scolaire, les inégalités, ce sont « des différences vécues comme des injustices ».

En donnant cette définition, le géographe Patrice Caro ne croyait peut-être pas si bien dire, mardi, lors de la présentation d’une étude du Cnesco (Conseil national d’évaluation du système scolaire) sur les « inégalités scolaires d’origine territoriale dans les collèges d’Île-de-France ».

Car cette enquête, inédite par son exhaustivité et sa précision, confirme que, dans la région capitale, l’égalité en matière scolaire a vécu.

L’originalité de ce travail réside dans la finesse du regard qu’elle porte sur les 874 collèges publics d’Île-de-France.

Le Cnesco a choisi d’observer la réalité à partir des Iris (îlots regroupés pour l’information statistique), un découpage établi par l’Insee pour les villes de 10 000 habitants ou plus.

Avec une population moyenne de 2 600 habitants, l’Iris autorise une vision à l’échelle d’un quartier – « au plus près du terrain », justifie Nathalie Mons, la présidente du Cnesco, et en évitant les effets « lissants » des échelles territoriales plus larges utilisées habituellement.

Il s’agit de « révéler des inégalités invisibles », poursuit la sociologue, que « les acteurs de l’école, enseignants, chefs d’établissement, parent, élèves… » ressentent pourtant bel et bien, en les vivant « avec un sentiment d’injustice et d’incompréhension face au discours récurrent sur l’égalité de traitement ».

Un contraste socio-économique très « violent »

Le portrait social ainsi établi est saisissant. Quatre catégories de quartiers ont été définies. Les plus favorisés se limitent, à peu de chose près, à Paris intra-muros et une fraction de la banlieue ouest (Neuilly et Boulogne-Billancourt, notamment).

Les plus défavorisés s’étendent sur une majeure partie de la Seine-Saint-Denis et la ceinture nord-est de Paris, plus un certain nombre de « poches » disséminées dans les autres départements de la région.

Le contraste socio-économique est « violent », souligne Nathalie Mons : 62 % de diplômés du supérieur dans les quartiers les plus favorisés, contre 18 % dans les plus défavorisés, lesquels affichent un taux de chômage de 40 % pour les 15-24 ans, contre 18 % dans leurs voisins huppés.

Voilà pour les inégalités sociales. Côté scolaire, le Cnesco a classé les collèges en quatre catégories : les établissements « peu mixtes » et fortement favorisés sur le plan social, les « relativement mixtes » et favorisés, ceux qui sont socialement défavorisés mais où la ségrégation sociale n’est pas prégnante, et enfin les établissements à la fois fortement ségrégués et concentrant les familles défavorisées.

À la clé, une confirmation : les établissements de la première catégorie se concentrent dans les quartiers les plus favorisés, et ceux de la dernière catégorie dans ceux qui cumulent déjà les difficultés sociales.

Autrement dit, la cartographie scolaire ainsi établie recoupe exactement celle des inégalités territoriales : les inégalités sociales ne restent pas à la porte du collège.

Mais le travail du Cnesco ne s’arrête surtout pas là. L’organisme d’évaluation a voulu mesurer si, face à cette situation, l’éducation nationale allouait de la manière la plus judicieuse sa principale richesse : ses ressources humaines, les enseignants.

Premier constat, la taille des classes, reconnue comme le premier levier de la réussite scolaire, est effectivement réduite dans les quartiers les plus en difficulté : 23 élèves par classe en moyenne dans ces territoires, contre 27,5 dans les quartiers les plus favorisés (pour une moyenne régionale de 25,6 élèves par classe).

Une particularité qui résulte clairement de la politique d’éducation prioritaire (EP), dont l’un des principaux instruments est précisément l’amélioration du taux d’encadrement des élèves.

Relevant qu’il s’agit toutefois d’un « avantage faible », le Cnesco a voulu vérifier si celui-ci est conservé dans les autres domaines.

« Des enseignants plus expérimentés, bien formés, la stabilité des équipes : la recherche montre qu’il s’agit d’éléments déterminants pour les apprentissages, explique Nathalie Mons, parce que la réussite des élèves se construit dans la durée, que celle-ci apporte une meilleure connaissance des difficultés propres du quartier, que l’accueil de nouveaux enseignants consomme l’énergie de ceux qui sont en place… »

C’est aussi dans la durée, avec des équipes soudées et expérimentées, que peuvent se mettre en place des projets ambitieux, à même de tirer les élèves vers le haut.

Patatras : plus le territoire concerné cumule les difficultés sociales, plus il aura droit à des enseignants inexpérimentés, peu formés, précaires et de passage. Prenons simplement le critère de l’âge : 30,1 % de profs de moins de 30 ans dans l’ensemble des quartiers les plus défavorisés, quand ils sont seulement 9,6 % dans les quartiers huppés.

Et ils ne restent pas : dans les territoires défavorisés, on compte seulement 16,8 % d’enseignants en poste depuis huit ans au moins, alors qu’ils sont 28 % à se stabiliser dans les quartiers à l’opposé de l’échiquier social.

Quant à la précarité des enseignants, elle explose dans les quartiers les plus… précaires : 13 % de contractuels y opèrent, avec dans certains départements des pointes à 15,3 % (Seine-Saint-Denis), 15,8 % (Yvelines) et même 17,7 % dans le Val-d’Oise. Ce taux ne dépasse pas 5,5 % dans les quartiers les plus favorisés…

Les conséquences de ce cumul de handicaps, le Cnesco a voulu les mesurer aussi en regardant la réussite des élèves au diplôme national du brevet (DNB), passé en fin de troisième.

Pour ce faire, le Conseil n’a pris en compte que les épreuves écrites, seules épreuves nationales communes à tous les candidats et corrigées à l’extérieur de leur établissement.

Alors que 57,5 % des élèves des territoires les plus favorisés les réussissent, ils ne sont plus que 24,3 % dans les quartiers les plus défavorisés, avec des pics terribles dans certains départements : 16,4 % dans les Yvelines ou 19,9 % dans le Val-d’Oise.

Le constat est donc implacable. Évoquant les expériences de « mixité sociale » en cours dans certains établissements parisiens (voir encadré), Nathalie Mons les juge intéressantes mais précise aussitôt qu’il « ne suffit pas de mélanger les élèves pour y arriver.

Il faut actionner tous les leviers en même temps ». Ces leviers sont connus : « On a besoin d’enseignants experts » dans ces quartiers, détaille la sociologue, « avec du monitorat pour les nouveaux, une formation spécifique aux difficultés scolaires, des conditions de vie attractives…

Toutes ces solutions doivent être mises en œuvre de façon concomitante sinon leurs bénéfices s’annulent, c’est ce que notre enquête prouve ».

L’avertissement sera-t-il entendu par le ministre, alors que la refonte de la politique d’éducation prioritaire est à l’ordre du jour ? Rien n’est moins sûr : dans sa future loi « pour une école de la confiance », Jean-Michel Blanquer a prévu…

la disparition du Cnesco. L’évaluation, d’accord, mais pas trop indépendante quand même.

 

Source : L’Humanité

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